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Le « Mur » et les murailles

, par Docteur B. jeudi 29 mars 2012

Je vis dans un pays qui considère largement mon handicap sensoriel comme, au mieux, un handicap mental au pire une maladie mentale à guérir à tout prix et qui encore massivement applique :

  • - la torture mentale, aka la psychanalyse pour tenter de me faire découvrir pourquoi j’aurais décidé de me fermer au monde alors que, si j’avais eu le choix, mon sillon temporal supérieur serait parfaitement irrigué...
  • - la torture physique officiellement pour nous « soigner », en vrai pour maintenir un semblant d’ordre face à l’échec de la technique massivement employée...

Du coup, je me méfie des « soignants » et je ne suis pas la seule autiste dans le cas.

Un peu comme une aveugle qu’on tenterait constamment de psychanalyser pour lui faire découvrir comme elle a « décidé » d’être mal-voyante sous menace, en cas d’échec, de se retrouver fouettée à la cane à pêche, de subir des douches froides, d’avoir la tête plongée sous l’eau ou d’être enveloppée dans des draps mouillés passés au congélateur.
Il faut dire que je ne suis pas du tout masochiste. Mais alors PAS DU TOUT !


Miss Titi, autiste.

Vous allez me dire : « encore un article sur la psychanalyse ». Bon, ok, un psychanalyste me dirait sûrement que j’ai sans doute un trouble obsessionnel, une névrose car je résiste au discours psychanalytique et qu’il est donc temps de m’allonger sur le divan... Voilà, ça y est, je suis allongé... Mmmh, mais, à bien y réfléchir, ce n’est peut-être bien pas une névrose de ma part puisque une nouvelle fois le sujet fait couler beaucoup d’encre (et briller des pixels). Un documentaire, « Le Mur », a récemment été interdit par un tribunal suite à la plainte de trois psychanalystes. Quelques semaines après, la HAS (Haute Autorité de Santé), a pondu un rapport sur l’autisme et autres troubles envahissant du développement dans lequel la psychanalyse figure dans les thérapies « non consensuelles ». Ces deux évènements vont agir comme un véritable révélateur, bien au delà de la simple question de savoir comment soigner l’autisme. Révélateur d’abord sur les psychanalystes (ou au moins une bonne partie d’entre eux) et le milieu médical français en général mais aussi révélateur sur la justice, la production de documentaires pour la télé, la gauche et l’extrême gauche (oui, rien de moins que tout ça !).

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Dessin piqué à Berth

Le documentaire « Le Mur », que j’ai eu la chance de voir avant le couperet de la censure [1], présente des entretiens de plusieurs psychanalystes (dont les trois à l’origine de la plainte) à propos de l’autisme, entrecoupés d’images d’une famille avec deux enfants autistes qui donnent un point de vue évidemment différent du discours des psy [2]. Il faut dire qu’en France, la psychanalyse imprègne un nombre de professions non négligeable : psychiatres, psychologues, éducateurs, psychomotriciens etc. Dans le même temps, d’autres formes de thérapie et de méthodes éducatives se sont développées ailleurs. En Belgique par exemple l’autisme a été retiré du champ médical pour être confié à l’Éducation Nationale. [3] Les recherches sur l’autisme ont abouti d’une part à bien écarter le rôle des parents (et principalement de la mère) dans l’apparition du handicap comme le prône encore la psychanalyse et d’autre part à montrer qu’il s’agissait d’un trouble neurologique entraînant un handicap sensoriel. En France, on en est encore à envelopper les enfants autistes dans des linges mouillés avec de l’eau à 10° pour soit-disant combler « une enveloppe psychique qui leur manque ». [4]

Toujours est-il que le tribunal a reproché à la réalisatrice, Sophie Robert, d’avoir dénaturé les propos des interviewés. La justice qui a saisi les « rushes », ce qui est tout de même peu commun, a ainsi constaté que certains propos ne figuraient pas dans le produit final. Mal constaté d’ailleurs car une des phrases soit disant coupées ne l’est pas, c’est dire toute la rigueur du jugement ! [5]. Alors là, j’ai envie de dire : « Mince alors, on peut pas tout mettre dans 52 minutes de film ». En y réfléchissant, c’est bien vrai : le format de 52 minutes imposé par les chaînes de télévision constitue un problème. C’est une critique que j’adresserais au documentaire « Le Mur » mais aussi à bien d’autres, le format imposé empêche bien des développements intéressants. Ceci étant, les protagonistes ne sont pas pour autant coupés à tire-larigot et globalement on a le temps de comprendre le développement de leur pensée obscure qui n’est souvent qu’un condensé de ce que disent et écrivent de nombreux psychanalystes à propos de l’autisme. On pourrait aussi reprocher au docu de n’avoir choisi qu’une famille en exemple, mais cela aurait nécessité sans doute des moyens plus conséquents. Quoiqu’il en soit, la réalisatrice a finalement été condamnée à 17000 euros de dommages et intérêts, plus les frais de justice, la décision étant immédiatement exécutoire malgré l’appel en cours. Reporters Sans Frontières, qui habituellement ne commente pas les décisions de justice, et la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédias) se sont émus de cette censure un poil grossière : en effet si ce docu tombe sous le coup de la justice, il va être compliqué de produire d’autres documentaires et si le juge commence à mettre son nez dans le montage, on n’a pas fini. On peut ainsi attaquer la quasi totalité de l’existant des documentaires, reportages et interviews tant l’opération de montage peut limiter la portée de ce que les personnes filmées veulent exprimer (ou tout simplement couper des propos). Qui plus est, un documentaire peut très bien prendre un parti pris et organiser une sélection des propos utiles à la démonstration [6] On peut trouver cela contestable et bien des documentaires laissent finalement peu de place à la contradiction, au débat. Mais quand il faut tenir le tout dans 52 minutes, que peut-on espérer ? Ceci étant dit, il n’en reste pas moins que nous avons là une affaire de censure bien grasse comme on les aime en France. Espérons tout de même que le juge en appel sera un peu plus clairvoyant.

Revenons sur le rapport de la HAS. Celui-ci place donc la psychanalyse dans les méthodes « non consensuelles » pour ce qui est de « soigner » l’autisme. Petit problème, Libération avait eu accès au rapport avant sa publication et dans cette pré-version la psychanalyse figurait dans les thérapies « non consensuelles et non recommandées ». Là maintenant, c’est juste « non consensuelle », y en a qui sont pour, y en a qui sont contre ma bonne dame. C’est comme ce rapport de l’INSERM en 2004 qui avait été retiré du site du ministère de la santé (occupé à l’époque par Douste Blazy) car ce rapport, tenez-vous bien, était peu favorable aux psychanalystes. Il est évident que les pressions de certains psychanalystes n’ont rien à voir avec toutes ces magouilles car à les écouter, non, il n’y a pas de lobby de la psychanalyse en France, quelle idée voyons...

C’est à mon avis là le cœur du problème : la psychanalyse truste presque tout le milieu universitaire mais aussi médico-social, l’inverse des autres pays par ailleurs. De plus, dans ce débat sur l’autisme, nous avons aussi affaire à des médecins. Il n’y a pas de raisons, tout psychanalystes qu’ils soient, que ces médecins soient bien différents de la majorité des médecins français et finalement le fait que les parents d’autistes soient constamment méprisés, que les autistes eux même subissent des sévices n’a rien d’étonnant : ces médecins incapables de se remettre en cause ont le pouvoir et trustent les postes à responsabilité et comptent bien les garder. En clair, ce sont des mandarins. Il est fort probable, vu la multiplication des remises en cause [7] et maintenant le soutien des institutions, que ces mandarins tombent un à un de leurs trônes.

Il est temps pour ma part de me relever, mais je me remettrai peut-être bientôt sur le divan (quoiqu’il en soit, c’est fort confortable) pour vous causer de la gauche et de l’extrême gauche et de leur rapport avec la médecine et le rationalisme (rien de moins ! Faut dire que je l’avais promis dans l’intro).

Notes

[1En fait, on peut toujours le voir ici : http://www.youtube.com/watch?v=W-zofLBFjto Plus maintenant (au 29/03). Voir ici pour les détails

[2L’un des enfants désormais ado a subi un traitement psychanalytique tandis que l’autre plus jeune a bénéficié d’une thérapie éducative et comportementale, le contraste entre les deux est saisissant : le plus grand semble complètement perdu tandis qu’on remarque à peine que le plus jeune est autiste

[3Il est cependant clair que le dogmatisme des psychanalystes poussent certains opposants à être plus radicaux, voire dogmatiques sur la question des solutions à l’autisme. Il n’est pas sûr que la méthode ABA (voir http://www.soutenonslemur.org/2012/03/16/laurent-mottron-dit-clairement-non-aux-psychanalystes) tant prônée par des parents d’autistes soit toujours très adaptée, mais comme il est impossible d’avoir un débat serein...

[6Si ce n’est pas le cas, que penser des films de Michael Moore, Pierre Carles, les Yes Men, etc.

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